Entre observation et imagination

Le passage suivant de Henry David Thoreau illustre ce que peut être une expérience de contemplation. Il s’agit de laisser émerger le temps présent, observer les jeux d’ombre et de lumière, écouter les sons de la nature, sans essayer d’en faire quelque chose.

Il y eut des moments où je ne pouvais sacrifier l’éclosion du moment présent à quelque travail que ce fût, manuel ou intellectuel. J’aime mettre une grande marge dans ma vie. Parfois, les matins d’été, après avoir pris mon bain rituel dans le lac, je m’asseyais de l’aube jusqu’à midi sur le seuil ensoleillé de ma porte, perdu dans ma rêverie parmi les pins, les noyers blancs et les sumacs.
Dans ma solitude tranquille, entouré du chant des oiseaux et de leurs vols furtifs à travers la maison ouverte, je ne prenais conscience de l’écoulement du temps que lorsque le soleil baissait à l’ouest ou qu’au loin sur la grand-route s’ébranlait la carriole d’un voyageur. J’ai mûri pendant ces saisons comme le maïs pendant la nuit. Cela me fut bien plus profitable que n’importe quel travail manuel. Ce temps ne fut pas soustrait de ma vie mais accordé comme un sursis. Je pris conscience de ce que le mot contemplation signifie pour les Orientaux. La plupart du temps, je ne me souciais guère de la façon dont les heures s’écoulaient. La journée avançait comme pour éclairer l’un de mes travaux secrets. Le jour se lève, et soudain le soir survient, et rien de mémorable n’a été accompli.

– Henry David Thoreau

Thoreau est un écrivain américain du 19è siècle. Il a passé plus de 2 ans dans une forêt près du lac de Walden, pour s’isoler et rechercher une forme de simplicité au contact de la nature. Son ouvrage Walden ou la Vie dans les bois raconte  toutes les dimensions de cette « aventure dans la vie présente ».

Souvent dans Walden, des passages commençant par une observation objective de la nature, dévient peu à peu vers une forme de rêverie éveillée. Par exemple, cette balade en bateau sur un lac qui se transforme en voyage en ballon et où les poissons deviennent des oiseaux :

Ramant doucement […], je fus surpris de me trouver entouré de myriades de petites perches, de cinq pouces environ de long, d’un beau bronze dans l’eau verte, en train de s’ébattre là, qui montaient sans cesse à la surface et la ridaient, parfois y laissaient des bulles. Dans cette eau si transparente et qu’on eût dite sans fond, réfléchissaient les nuées, il me parut que je flottais en ballon dans l’air, et leur nage me fit l’effet d’une sorte de vol ou voltigement, comme d’une troupe compacte d’oiseaux en train de passer juste au-dessous de mon niveau à droite ou à gauche, leur nageoires, telles des ailles, tendues autour d’eux.

C’est une forme particulière de méditation où se mêlent observation et imaginaire, là où habituellement, on a plutôt tendance à séparer le monde objectif et le monde subjectif.

Méditer comme Thoreau

Cette méditation, on peut la pratiquer n’importe où, à condition de pouvoir s’accorder un moment de calme contemplation. Elle consiste à rester présent autant à ce qui se passe à l’extérieur (mouvements, lumières, personnes ou animaux qui passent…) qu’à ce que cela provoque à l’intérieur (images, pensées, sensations qui émergent…). Et d’observer ce qui émerge de cette rencontre.

Les impressions sensorielles se mêlant à notre monde intérieur créent une forme particulière de méditation, à mi-chemin entre la pensée et l’imagination. Il ne s’agit pas de provoquer l’une ou l’autre, mais de les laisser émerger et se mélanger, grâce à une attention égale.

Certes la nature est propice à ce genre de méditation, mais pas besoin de s’isoler dans les bois pour en faire l’expérience. Essayez à la terrasse d’un café, en attendant le bus, en marchant dans la rue, sur la plage…

Chez Thoreau, cette contemplation donne lieu à des passages poétiques et/ou considérations philosophiques.

Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature.

Une manière d’approfondir notre expérience au monde en y ajoutant du sens. D’ailleurs cette forme de méditation ne serait-elle pas à la source de toute œuvre poétique ?

Dixit…

L’énergie est la joie éternelle.

— William Blake

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