La méditation en action : laisser faire et toucher la cible

S'efforcer de laisser faire ?
Le laisser faire, ou lâcher prise, authentique est difficile à appréhender. D'autant plus que nous avons l'habitude, au contraire, de mettre l'accent sur la volonté consciente, l'effort acharné, la maîtrise de soi. Le laisser faire est pourtant au cœur de la pratique de la méditation, et plus largement de toute forme de culture de soi : auto-hypnose, tai chi chuan, qi gong, etc.

Lorsqu’on parle de méditation, on retrouve souvent cette injonction : lâcher-prise ! Facile à dire, mais quand on se met à la pratique, essayer de laisser faire peut devenir une source de tension.

Un paradoxe : s’efforcer de lâcher prise

Comment s’y prendre ? Est-il même possible d’apprendre à laisser faire, consciemment, par la volonté ? N’y a-t-il pas là une contradiction absurde : s’efforcer à laisser faire ? Et d’où vient ce laisser faire ?

Le petit livre d’Eugen Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, nous donne des pistes très éclairantes sur cet apparent paradoxe. Il est d’autant plus utile qu’il aborde cette question sous l’angle d’une activité ayant un but précis, le tir à l’arc où il s’agit de viser pour atteindre la cible. Ici pas de risque de confondre le laisser faire avec un “laisser aller” paresseux. Pour réussir son coup, il faut maintenir la bonne posture ainsi que la bonne concentration et certainement ne pas s’avachir comme une loque !

Lors d’un dialogue avec son Maître, Herrigel n’arrive pas à comprendre le paradoxe du laisser faire et butte sur cette affirmation complètement illogique :

Donc, il faut qu’intentionnellement, je me dépouille de toute intention ?

Lors de cet entretien, le Maître de tir à l’arc explique ceci :

Le coup parfait ne se produit pas au moment opportun parce que vous ne vous détachez pas de vous-même. Vous ne tendez pas vos forces vers l’accomplissement mais vous anticipez l’échec. Tant qu’il en est ainsi, vous ne pouvez qu’appeler vous-même un acte indépendant de vous.

L’attitude d’Herrigel l’amène à produire un acte mal coordonné, ce qui lui fait inévitablement manquer la cible… Pourtant il objecte qu’il est bel et bien et tout entier dans l’intention de tirer pour atteindre la cible. Mais c’est justement le problème. Le Maître lui répond :

L’art véritable est sans but, sans intention. Plus obstinément, vous persévérerez à vouloir apprendre à lâcher la flèche en vue d’atteindre sûrement un objectif, moins vous y réussirez, plus le but s’éloignera de vous. Vous pensez que ce que vous ne faites pas par vous-même ne se produira pas.

Le Maître peut sembler se contredire avec son affirmation précédente : il faudrait à la fois tendre ses forces vers l’accomplissement, mais le faire sans but, ni intention. De quoi y perdre sa bonne vieille logique…

Il y a intention et intention

En fait, cette contradiction n’en est plus une si on suppose qu’il y a deux registres d’intention : l’un issu de la volonté consciente, et l’autre provenant du corps ou de l’inconscient. C’est de ce second registre que parle le Maître. Le but de l’exercice est de parvenir à bander son arc et lancer sa flèche sans que la conscience ne perturbe l’activité spontanée du corps.

Autrement dit, pour que l’intention fasse mouche, il faut d’abord qu’elle sorte de la conscience et, pour ainsi dire, qu’elle prenne corps, qu’elle s’intègre parfaitement dans l’activité de la personne prise globalement. L’attitude contraire, excessivement volontaire, produit ce que le Maître appelle un acte indépendant de soi, qui fait rater la cible.

L’erreur consiste à penser, comme le dit le Maître, “que ce que vous ne faites pas par vous-même ne se produira pas”. La pensée, toute entière dans la volonté de taper dans le mille, interfère avec le travail du corps. Ce qui conduit à un manque de coordination globale. L’attitude juste consiste à abandonner cette conscience trop volontaire. Ainsi on laisse un espace au corps pour que l’acte puisse se déployer par lui-même et parfaitement.

Un équilibre difficile à trouver et qu’il n’est pas aisé de décrire avec des mots. Les disciplines de méditation en action, comme le tai chi chuan par exemple, permettent d’approcher plus facilement que la méditation assise cette notion d’intention incarnée, par opposition à une intention issue de la volonté consciente.

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